RÉFLEXIONS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L’ART – LE SENS DES MOTS ET L’ESTHÉTIQUE – CHRONIQU’ART – Avril 2014

RÉFLEXIONS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L’ART – LE SENS DES MOTS ET L’ESTHÉTIQUE

Les mots n’ont pas le même sens pour tous les êtres humains, même lorsque ceux-ci parlent la même langue. Deux personnes ne peuvent pas interpréter le terme « amour », par exemple, de la même façon, puisque chaque individu met dans l’interprétation qu’il fait de ce terme toute son histoire de vie. Pour compliquer encore la question, la valeur émotionnelle des mots change en fonction du contexte dans lequel ils sont employés. La notion de « beauté » ne prend pas la même valeur selon que ce mot s’applique à un être humain, à une plante, à un livre, à une idée, à une maison, à une musique, à une peinture… Et, pour revenir au concept d’amour, on pourra « aimer » sa mère, sa femme, sa fille, le filet mignon, le beurre à l’ail, le vent du nord et les couchers de soleil, mais tous ces amours prendront une saveur différente selon l’objet auquel ils seront destinés. Leur seul point commun sera d’éveiller en nous une émotion sur laquelle toutes et tous pourront apposer la même étiquette sémantique, celle de l’amour.

Tous s’accordent pour affirmer que ce qui fait qu’une production humaine est qualifiée d’œuvre d’art est le sentiment esthétique qu’elle éveille en nous. Et tous les dictionnaires s’entendent quand ils affirment que le mot « esthétique » réfère à la perception de la beauté. Mais la présence dans l’œuvre d’art de cette beauté si polyvalente est-elle vraiment nécessaire ? Ou ne suffit-il pas plutôt qu’un objet créé par l’humain éveille en nous une émotion intense pour que nous le qualifiions d’œuvre d’art ? Autrement dit, n’est-ce pas plutôt la puissance de l’émotion ressentie que sa qualité (en termes esthétiques en particulier) qui importe ?

L’utilisation du mot « esthétique » lui-même porte à confusion et frôle, d’un point de vue étymologique, l’imposture. La racine grecque de ce mot est en effetaisthèsis (αισθησις) qui réfère à une multiplicité d’événements psychologiques. L’aisthèsis désigne plus particulièrement la faculté de sentir, le sentiment, la sensation, aussi bien que le sens, la signification, l’action de comprendre, et l’intelligence ! Or, il est intéressant de noter que cette diversité d’acceptions désigne au plan psychologique la totalité de notre expérience consciente. En effet, les deux composantes de notre réalité intérieure que le psychologue moderne appelle émotion et cognition sont totalement englobées dans l’aisthèsis des anciens Grecs. Qui plus est, puisque le terme grec qui désigne le beau est kalos (καλός), une œuvre qui possède cette qualité que nous appelons la beauté devrait en toute logique être qualifiée de « kalique » !

Il n’est donc pas nécessaire de trouver une œuvre « belle » pour lui apposer le qualificatif d’artistique. Le simple fait qu’elle éveille en nous une intense émotion suffit. C’est ce qui explique la notion d’esthétique du laid, cette fascination que nous ressentons en face d’une œuvre de Goya, de Bosch ou de Dürer. C’est aussi ce qui explique qu’aussi étranges qu’ils puissent paraître, les objets mouvants de Theo Jansen (qu’on peut retrouver à l’adresse :www.strandbeest.com) sont pour moi des œuvres d’art.

 

Henri Martin-Laval,

Psychologue et artiste graphique

henriml.com

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